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Le Gabon, entre « or noir » et « or vert »Mais sur le terrain, les bonnes résolutions ne sont pas toujours suivies d’effets.
Publié le dimanche 31 mai 2015   |  Gabon Libre




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Le Gabon a été le premier pays africain à dévoiler sa contribution nationale à la lutte contre le réchauffement climatique. Une initiative témoignant d'une réelle prise de conscience des enjeux environnementaux. Mais sur le terrain, les bonnes résolutions ne sont pas toujours suivies d'effets.

Mathieu Ducrocq est intarissable. « Ici, vous aurez la base de vie pour les écogardes. Là, l'accueil du public et la maison du conservateur. A côté, la tour de surveillance », s'enflamme cet agroéconomiste de l'Agence nationale des parcs nationaux (ANPN) du Gabon, le doigt rivé sur une carte. Celle de ce coin un peu perdu de la Pointe Denis, qu'un ample estuaire sépare de Libreville. L'endroit, à une bonne demi-heure de bateau de la métropole africaine, réunit trois biotopes : mangrove, savane et forêt tropicale, à la lisière de laquelle paissent quelques buffles.

Un espace préservé, sauvage, et qui doit le rester. La rude piste qui le parcourt n'aura jamais droit au bitume. Elle sera rendue juste carrossable pour amener des visiteurs fortunés, prêts à payer 1.000 dollars la nuit pour profiter en quasi-exclusivité de ces lieux inviolés qui se visitent à la jumelle, tapi dans les hautes herbes. Il s'agit des futurs hôtes d' Aman Resorts et SFM, deux grands noms de l'hôtellerie internationale de luxe avec lesquels l'ANPN négocie des concessions.

Comme dans cette zone du parc national de Pongara qui abrite le resort présidentiel des Bongo. Leurs établissements, tenus de s'insérer dans ce décor digne d'« Out of Africa », ne seront qu'à quelques kilomètres de la plage des Tortues luth. Chaque année, d'octobre à avril, elles échouent là, à bout de forces, pour enfouir leurs oeufs. Un miracle de la nature menacé par l'érosion galopante du rivage. Un lieu remarquable qui fait partie des pôles touristiques que l'ANPN entend bien valoriser dans le périmètre de l'Arc d'Emeraude.

Ce vaste écrin de verdure, c'est un peu le nouveau visage du Gabon, qui s'attache depuis quelques années à démontrer qu'il n'est pas seulement un producteur de pétrole - le quatrième d'Afrique subsaharienne. Désormais le pays assure vouloir développer une économie sobre en carbone. L'éden de la Pointe Denis sert évidemment ce discours. Mais sur le plan diplomatique aussi, le pouvoir gabonais a marqué les esprits fin mars, en étant le premier pays africain à dévoiler sa contribution nationale à la lutte contre le réchauffement climatique, préambule indispensable à la Conférence Paris Climat 2015 de l'ONU, qui doit se tenir en décembre.

Manganèse, magnésium, fer : les autres ressources naturelles

On ne s'étonnera pas que ses engagements reposent pour l'essentiel sur son « or vert », cette forêt qui couvre 22 milliards d'hectares, soit 87 % de son territoire. Un poumon essentiel à la préservation de l'atmosphère terrestre, au même titre que le massif amazonien. Avec ses 10.000 espèces végétales différentes, cet immense réservoir de biodiversité commence à susciter les convoitises de l'industrie pharmaceutique et, naturellement, celles de nombreux tour operateurs, comme les représentants de l'ANPN l'espèrent. A les entendre, leurs parcs n'auraient rien à envier à ceux du Costa Rica, du Botswana et du Kenya, dont ce petit pays de 1,8 million d'habitants - deux fois moins grand que la France - a fait ses modèles.

De fait, l'économie gabonaise a un besoin urgent de diversifier son économie. L'activité pétrolière, dont l'essor a sans doute permis de préserver son capital vert, est de moins en moins rémunératrice, baisse du prix du baril et de la production (- 5 % par an en volume) oblige. L'« or noir » fournit encore 49 % des recettes budgétaires du pays, mais sa rente diminue et l'Etat peine à financer ses programmes de travaux dans les transports, l'éducation et la santé, secteurs ultra-prioritaires.

A Libreville, pas mal de chantiers sont en plan. « Le BTP et les PME du secteur de la sous-traitance pétrolière sont en crise », observe Yves Picard, le directeur de l'Agence française de développement (AFD) au Gabon. Fin avril, l'agence de notation Moody's prédisait la poursuite du « déclin de la production pétrolière », en soulignant qu'il pourrait être « compensé partiellement » par d'autres ressources naturelles : manganèse, magnésium, minerai de fer et, bien sûr, cette immense forêt.

L'intérêt que les autorités gabonaises lui portent n'est pas nouveau. Il s'est sérieusement aiguisé à partir de 2002, avec la rencontre de deux hommes, Omar Bongo et Lee White. Cette année-là, le « défunt président », qui vient tout juste de doter son pays d'un Code forestier, « achète » le projet de l'ANPN que vient lui vendre le directeur de la Wildlife Conservation Society (WCS) au Gabon. Cette ONG est mondialement réputée pour son savoir-faire dans la conservation des espèces (elle a relancé le zoo du Bronx à New York). L'agence nationale et son réseau de 13 parcs naîtront cinq ans plus tard.

La trajectoire environnementale tracée par Omar Bongo

Lee White en tient toujours fermement les rênes. « Je suis un paléoliticien », dit de lui-même ce moine-soldat de la cause forestière, qui aime arborer le kaki. L'homme, naturalisé Gabonais, est resté proche du pouvoir. Il a l'oreille du nouveau président, Ali Bongo. Lequel suit invariablement la trajectoire environnementale tracée par son père. Fin 2009, à peine arrivé au pouvoir, il fait passer une loi prohibant l'exportation des grumes à l'état brut.

Enjeu : ne plus cantonner la main-d'oeuvre locale à l'abattage des arbres, mais lui offrir des débouchés dans les activités en aval, le débitage des bois. La décision d'Ali Bongo coûtera cher aux compagnies forestières, contraintes de s'équiper en scieries. Mais l'amorce d'une filière était à ce prix, jurent les experts du gouvernement. « Il nous fallait atteindre ce premier niveau de transformation. Notre volonté est d'aller vers un deuxième et un troisième niveaux », explique Tanguy Gahouma-Bekale, conseiller d'Ali Bongo et secrétaire permanent du Conseil national du climat (CNC). Le Gabon espère ainsi produire des panneaux, des planches de parquet, des éléments de menuiserie et ne plus laisser cette activité aux compagnies asiatiques.

Le CNC veille sur la ressource et à ce que les surfaces forestières ne pâtissent pas trop de l'extension des surfaces cultivées. Car le Gabon a un problème. L'agriculture, freinée par la forte tradition de chasse et de cueillette de la population, est encore à l'état quasi embryonnaire. Elle ne permet pas au pays d'être autosuffisant. Pour qu'il en soit autrement, un plan national d'affectation des sols lui a réservé les zones de savane et les territoires les moins boisés.

Le Gabon ne se satisfait cependant pas de développer la seule agriculture vivrière. Il entend aussi prendre la tête des pays producteurs d'huile de palme en Afrique, et damer le pion au Nigeria qui totalise un million d'hectares plantés de palmiers. « L'huile de palme, c'est un des tournants qui ont marqué l'arrivée d'Ali Bongo au pouvoir », raconte Etienne Bourel, chercheur anthropologue à l'université de Lyon-II. Mais les ambitions du Gabon en la matière, portées par le belge Siat et le groupe singapourien Olam, très lié au clan Bongo, ne pourront être assouvies sans déboiser. « Nous descendrons peut-être à un taux de couverture forestière de 84 %.

Mais cette évolution sera maîtrisée », assure Tanguy Gahouma-Bekale. « On ne peut pas mettre toute la forêt sous cloche au prétexte que cela permet de limiter les émissions de CO2 », plaide ce haut fonctionnaire. Une position qui va à l'encontre des préconisations de l'ONU. A travers le programme REDD, cette dernière incite au contraire les pays en développement à préserver leurs forêts, en leur versant des indemnisations. « Mais nous ne voulons pas devenir des rentiers. Ca n'a pas de sens », s'insurge encore le responsable du CNC.

Le Gabon resserre toutefois sa surveillance du couvert forestier. En juillet, le pays sera connecté à plusieurs satellites d'observation pour, entre autres, contrôler l'état de la canopée et la conformité de son exploitation avec les règles nationales (Code forestier, plan d'affectation des terres).

Sur le papier, le Gabon a donc beaucoup de cartes en main pour assurer une exploitation raisonnée de son patrimoine vert. « Sa législation est plutôt bonne par rapport à d'autres », concède Thomas Bart, du réseau Survie, un mouvement associatif engagé contre la « Françafrique ». « Mais elle n'est pas du tout appliquée », pondère-t-il aussitôt. Rares sont les compagnies, comme le français Rougier (1 million d'hectares) ou le suisse Precious Woods, à s'être lancées, au prix de lourds investissements, dans la gestion durable de leur concession, dûment certifiée par les ONG.

Ailleurs, l'opacité règne le plus souvent. Les sociétés asiatiques, dont les concessions couvrent la moitié du domaine exploitable, sont hermétiques aux contrôles. « Il est difficile d'avoir l'entière coopération de l'administration gabonaise pour entrer chez eux », explique Eric Arnhem, de WCS Gabon. Les agents des eaux et forêts doivent prévenir de leur visite longtemps à l'avance. Les ONG n'ont guère pu obtenir plus qu'une traduction en mandarin du Code forestier. Mais sans garantie sur son application et l'absence de coupes sauvages.

Interdit à l'importation en Europe, le bois exploité illégalement ne l'est pas en Asie et peut quitter ni vu ni connu Libreville et Port-Gentil. « On met les grumes dans les conteneurs et ça passe », s'insurge Marc Ona Essangui, le président de Brainforest. Le représentant de cette ONG gabonaise est très direct : « La Chine a fait main basse sur le kevazingo après voir arrosé le ministère des Eaux et Forêts. » Cet opposant au pouvoir n'est pas plus tendre avec l'ANPN, qu'il accuse d'engloutir « des sommes faramineuses » sans rien rapporter. Pis, son patron « participe au pillage des ressources », dénonce-t-il.

Réplique de l'intéressé : « En 2009, il y avait une quinzaine d'exploitations forestières illégales dans les parcs. Mais maintenant c'est fini. » Sauf peut-être dans les zones périphériques des parcs où l'ANPN n'a qu'un droit de regard. « Aujourd'hui, il n'y a aucun retour financier pour les services systémiques rendus par les parcs », reconnaît Lee White. Services qu'il évalue à 20.000 euros par hectare de mangroves, véritables entrepôts de CO2.

Les ONG internationales présentes à Libreville ne se montrent pas aussi sévères à l'égard de l'agence et de son homme fort, icône intouchable des thésards en conservation. Mais elles s'inquiètent aussi et pour d'autres raisons. « L'Etat est à la limite de ne plus pouvoir verser les salaires des gardes », souffle Eric Arnhem. La crise du pétrole a rattrapé l'ANPN. Les talents de « fundraiser » de Lee White pour attirer les bailleurs de fonds privés sont de plus en plus sollicités. Trop, au goût de certains, qui redoutent que l'agence ne finisse par perdre son âme.

Joël Cossardeaux, Les Echos

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